Croquer l'avenir : et si La Réunion devenait la capitale créole de la cuisine aux insectes ?
Photo: BabyJat, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
Chez nous, la question « c'est quoi, on mange ? » a toujours eu des réponses surprenantes. Boucan, rougail, carry… et parfois, discrètement, quelques petites bêtes grillées que les anciens connaissent bien. À l'heure où les supermarchés métropolitains exposent des barres protéinées aux vers de farine et où les chefs étoilés s'arrachent les criquets séchés, La Réunion regarde ce mouvement avec un sourire en coin : l'entomophagie, nous on connaît déjà.
Une tradition qui ne dit pas son nom
Commençons par éclaircir un mot qui fait parfois grincer des dents. L'entomophagie désigne simplement la consommation d'insectes — une pratique qui concerne aujourd'hui plus de deux milliards d'humains dans le monde. En Afrique, en Asie, en Amérique latine, les insectes sont des aliments ordinaires, riches en protéines, en fer et en acides gras.
À Madagascar, pays sœur de l'océan Indien, cette culture culinaire est vivante depuis toujours : sauterelles grillées, chenilles récoltées en saison, et bien sûr le tenrec, ce petit mammifère insectivore que l'on chasse et que l'on prépare en civet. L'île aux mille saveurs a accueilli ces savoir-faire au fil des migrations, même si la pratique est restée confidentielle, parfois taboue, souvent cachée derrière les cuisines.
« Moi, j'ai grandi avec ça », confie (en imagination) Jean-Marie, chef à Saint-Paul, croisé lors d'une conversation autour d'un four à bois. « Mon grand-père préparait les tenrecs dans un rougail. Quand je vois des Parisiens payer dix euros pour un paquet de vers de farine bio, je rigole. On a ça dans nos mémoires depuis trois générations. »
Les assiettes du futur arrivent dans nos assiettes d'aujourd'hui
Car le vent a tourné. Depuis que l'Union européenne a autorisé plusieurs espèces d'insectes pour la consommation humaine — la larve de ténébrion meunier en tête —, une filière s'est structurée en métropole. Fermes urbaines d'élevage, start-ups de la protéine alternative, snacks croustillants aux papillons de nuit… Non, pas les papillons de notre jardin, rassurez-vous !
Les arguments sont sérieux. Élever des insectes demande très peu d'eau, une fraction de la surface nécessaire au bétail, et leurs émissions de gaz à effet de serre sont dérisoires en comparaison. À l'heure où La Réunion importe l'essentiel de sa nourriture, l'idée d'une production locale de protéines mérite au moins qu'on y réfléchisse sérieusement.
Un éleveur dans les starting-blocks
C'est le pari de Fatima (toujours dans notre panel d'entretiens imaginaires, mais si inspiré de réalités locales), qui a imaginé une micro-ferme de vers de farine dans un hangar du Tampon. « Ce que j'aime, c'est le côté circulaire », explique-t-elle. « Mes larves se nourrissent de coproduits agricoles, de restes de légumes des marchés. En six semaines, elles se transforment en une ressource protéinée. Rien ne se perd. »
Elle rêve d'une filière réunionnaise : farine d'insectes pour l'aquaculture locale, snacking pour les touristes curieux, et pourquoi pas des ateliers pédagogiques en partenariat avec les écoles. « Les gamins n'ont aucun a priori. Ce sont les adultes qui font la fine bouche. »
Que mettrait-on dans l'assiette créole ?
Imaginons un instant la cuisine aux insectes version 974. Les chefs locaux ne manquent pas d'idées :
- Sauterelles grillées au combava, servies en apéritif comme des amandes torréfiées
- Rougail revisitité où les vers de farine rôtis remplacent les crevettes séchées
- Farine de ténébrion incorporée dans les samoussas ou les pâtés créoles
- Cari de criquets au gingembre et à la citronnelle, pour les plus audacieux
- Desserts surprise : granola au miel et larves croustillantes
Le mariage avec la cuisine créole paraît presque évident : notre table adore les textures croustillantes, les épices affirmées, les protéines goûteuses. Un insecte bien assaisonné, c'est avant tout une question de cuisson et d'ouverture d'esprit.
Les vraies questions avant de se lancer
Soyons honnêtes : tout ne sera pas simple. Il faudra des règles d'hygiène claires, des élevages contrôlés, une traçabilité irréprochable. Il faudra aussi composer avec les représentations culturelles — manger des insectes reste, pour beaucoup de Réunionnais, une pratique « de grand-mère » ou « de Malgache », avec tout le poids des préjugés que cela peut porter.
Et puis il y a l'éthique. À l'insectarium, on le rappelle souvent : les insectes sont des êtres fascinants, essentiels aux écosystèmes. Les consommer ne doit jamais justifier le mépris envers eux. Bien au contraire : une entomophagie responsable passe par le respect des espèces, des élevages soignés et la protection des pollinisateurs sauvages, qu'on ne mangera jamais, eux.
Alors, pionnière ou spectatrice ?
La Réunion a des cartes en main : une tradition alimentaire ouverte, un savoir-faire agricole, un tourisme gourmand, et une jeunesse qui a grandi avec les questions climatiques. Reste à savoir si l'île choisira d'innover ou de laisser d'autres écrire cette histoire.
En attendant, la prochaine fois qu'un ami de métropole vous montre fièrement son snack aux insectes, vous saurez quoi répondre : « C'est nouveau, ça ? Nous, on a toujours su que c'était bon. »
Et si la curiosité vous démange, passez nous voir à l'insectarium : on fait découvrir les insectes de près — dans les vivariums, pas dans l'assiette. Pour l'instant.