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Ni sales ni envahissantes : plaidoyer pour les blattes créoles qu'on aime détester

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Ni sales ni envahissantes : plaidoyer pour les blattes créoles qu'on aime détester

Photo: tropical forest cockroach on dead wood macro photography, via img.freepik.com

Soyons honnêtes : quand on prononce le mot « blatte », la plupart d'entre nous grimpent déjà sur une chaise. Le simple nom de « cafard » déclenche un réflexe quasi universel, un mélange de dégoût et de panique hérité de nos histoires urbaines et de nos cuisines d'été. Et pourtant, à La Réunion, la réalité des blattes est bien plus riche — et bien plus utile — que le cliché de l'insecte des débarras.

Une île, des blattes, et pas seulement celles qu'on croit

Commençons par une surprise : sur les quelques dizaines d'espèces de blattes présentes à La Réunion, la grande majorité ne s'intéresse absolument pas à nos placards. Elles vivent en forêt, sous les écorces, dans la litière, au cœur des souches en décomposition. Certaines espèces tropicales, à l'instar d'habitant·es discrets des hauts, sont même liées à un habitat précis : le bambou, par exemple, accueille des blattes qui y accomplissent tout leur cycle de vie, à l'abri des regards et des prédateurs.

Ces blattes sauvages n'ont rien à voir avec l'image qu'on s'en fait. Beaucoup arborent des teintes discrètes de brun et d'ambre, certaines sont élégantes, presque sculpturales. Et surtout, elles fuient la lumière bien plus qu'elles ne la recherchent : croiser une blatte de forêt en pleine journée est un privilège de naturaliste patient, pas une infestation.

Le travail de l'ombre à Bébour et à l'Étang-Salé

Alors, à quoi servent-elles ? À tout, en vérité. Dans les forêts de Bébour, perchées sur les hauteurs de l'île, les blattes participent au grand chantier silencieux de la décomposition. Feuilles mortes, bois fragilisé, débris végétaux : tout ce que la forêt produit doit retourner au sol pour nourrir la vie suivante. Les blattes, avec leurs mandibules redoutablement efficaces, broient, fragmentent, accélèrent. Sans elles — et sans leurs collègues mille-pattes, cloportes et coléoptères — la forêt s'étoufferait sous ses propres déchets.

À l'Étang-Salé, dans le secteur sud, le décor change mais le scénario reste : au sol de la forêt littorale, ces recyclrices de l'ombre transforment la matière organique en humus fertile. C'est un métier ingrat, sans applaudissements, mais sans lequel aucun écosystème tropical ne fonctionne. Les blattes sont aussi une source de nourriture précieuse pour une foule d'animaux : oiseaux, geckos, tenrecs, araignées. Retirez-les de l'équation, et c'est toute la chaîne alimentaire qui vacille.

Pourquoi les déteste-t-on autant ?

Voici la question qui nous travaille à l'insectarium : pourquoi ce rejet si viscéral ? La réponse tient sans doute en trois points. D'abord, la proximité : contrairement au papillon ou à la coccinelle, la blatte vit chez nous, dans nos interstices, et ce qui partage notre intimité nous inquiète. Ensuite, la vitesse : son déplacement rapide et imprévisible déclenche chez notre cerveau une alarme ancestrale. Enfin, la culpabilité par association : quelques espèces synanthropiques — celles qui suivent l'humain partout sur la planète — ont sali la réputation de milliers d'autres.

C'est un peu comme juger tous les oiseaux sur le comportement du pigeon des villes. La blatte de bambou qui ne voit jamais un humain n'a rien demandé à personne, et rend pourtant service à la forêt tous les jours.

Apprendre à regarder autrement

Notre proposition est simple : la prochaine fois que vous randonnez vers Bébour ou que vous flânez dans la forêt de l'Étang-Salé, prenez une minute pour soulever délicatement une écorce tombée. Ce que vous y découvrirez — peut-être une blatte discrète qui se hâte vers l'obscurité — n'est pas un intrus, mais un maillon essentiel d'un monde qui fonctionne grâce à ces employées de l'ombre.

Et si le dégoût persiste, tant mieux : c'est souvent le début de la curiosité. Nos animateurs voient chaque semaine des enfants passer de « beurk » à « waouh » en une seule rencontre avec un insecte mal-aimé. Les blattes, avec leur histoire de centaines de millions d'années — elles étaient là bien avant les dinosaures — ont de quoi impressionner.

L'île nous rappelle une chose essentielle : la nature n'a pas de débarras. Tout ce qui vit ici a un rôle, une place, une fonction. Même — et surtout — celles qu'on préfère ne pas voir.

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