Prier pour mieux frapper : dans l'embuscade des mantes religieuses créoles
Photo: Christian Ferrer, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
Sur une feuille d'hibiscus, au détour d'une promenade dans les Hauts, immobile comme une statue, elle attend. Les pattes avant repliées contre la poitrine, on pourrait la croire en pleine méditation. C'est pourtant une redoutable tueuse : la mante religieuse, l'une des prédatrices les plus fascinantes de La Réunion.
Une posture de prière, un réflexe d'éclair
Son surnom vient de cette fameuse position, pattes avant relevées comme pour prier. Mais ne vous y trompez pas : ces « bras » sont des pièges redoutables, armés de pointes acérées qui se referment en un clin d'œil. Quand une mouche ou un petit papillon passe à portée, la mante frappe en moins d'un dixième de seconde. Trop rapide pour l'œil humain.
Sa tête, unique chez les insectes, pivote presque à 180 degrés. Elle vous observe pendant que vous l'observez. Un regard triangulaire, deux grands yeux facettés, et une capacité d'estimation de distance qui ferait pâlir nos appareils photo : la mante ne rate que rarement sa cible.
Une experte du camouflage
Verdoyante ou brune selon les individus, la mante se fond dans la végétation avec une aisance déconcertante. Certaines se balancent doucement d'avant en arrière, imitant une feuille agitée par le vent, pour mieux passer inaperçues... et pour affiner leur jugement de distance avant l'attaque.
Dans les jardins créoles, on la croise souvent sur les haies, les fleurs de vigne ou les massifs de basilic. Elle n'est pas dangereuse pour l'humain : elle ne pique pas, ne mord pas. Au pire, ses pattes avant peuvent accrocher légèrement la peau si vous la manipulez brusquement.
L'amour qui tourne au drame
Impossible de parler de la mante sans évoquer son comportement le plus célèbre : le cannibalisme nuptial. Chez certaines espèces, la femelle dévore le mâle pendant ou après l'accouplement. Loin d'un simple fait divers entomologique, ce phénomène présente un vrai intérêt biologique : le repas protéiné permet à la femelle de produire davantage d'œufs, et donc de transmettre les gènes du mâle à une descendance plus nombreuse.
Chez certaines espèces, le mâle s'approche d'ailleurs avec une prudence extrême, parfois en se laissant glisser sur le dos de la femelle pour éviter ses pattes armées. Une vraie mission commando.
Après la ponte, la femelle dépose ses œufs dans une oothèque, cette mousse protectrice qui durcit au contact de l'air. Au printemps austral, des centaines de minuscules mantes en sortent, déjà indépendantes et déjà chasseuses.
Un allié précieux du jardin créole
La mante religieuse est un régulateur naturel redoutable. Mouches, moustiques, petits papillons, sauterelles : elle mange à peu près tout ce qui passe à sa portée. Au potager, c'est une alliée discrète qui limite les pullulations sans aucun pesticide.
Attention toutefois à ne pas la considérer comme une solution miracle : elle ne fait pas la différence entre nuisibles et auxiliaires, et peut attraper quelques abeilles au passage. La nature reste pragmatique.
Comment l'observer sans la déranger
Vous voulez tenter l'expérience ? Quelques conseils de nos équipes de l'insectarium :
- Cherchez à l'ombre des fleurs, tôt le matin ou en fin d'après-midi, quand la lumière rase fait ressortir les silhouettes.
- Approchez-vous lentement, sans geste brusque. La mante détecte le mouvement plus que les odeurs.
- Ne la touchez pas : observez-la, photographiez-la, puis laissez-la poursuivre sa chasse.
- Ne la déplacez jamais vers un autre jardin : les espèces et les équilibres locaux sont fragiles.
Et si vous voulez la voir en action sans attendre le hasard d'une promenade, nos viviers de l'insectarium vous réservent des surprises : les sessions d'élevage permettent parfois d'assister, en direct, à une chasse ou à une mue.
La prochaine fois que vous croisez une statue verte...
Prenez le temps de vous arrêter. Derrière cette posture de recueillement se cache un des cerveaux les plus efficaces du monde insecte, une machine de chasse née il y a des millions d'années. La mante religieuse ne prie pas : elle calcule. Et pendant qu'elle calcule, elle nous offre l'un des plus beaux spectacles de nos jardins créoles.